Reportage photo – Argentine et lithium – Enjeu écologique
En janvier 2023, j’ai réalisé dans la Puna argentine un reportage photographique consacré à l’exploitation du lithium, ressource devenue stratégique pour les batteries des véhicules électriques et le stockage de l’énergie.
Dans les provinces de Jujuy, Salta et Catamarca, l’extraction de lithium transforme les paysages, l’économie locale et les usages de l’eau. Elle oppose deux réalités : d’un côté, les emplois et les investissements liés à une industrie en pleine expansion ; de l’autre, les inquiétudes des communautés autochtones concernant les ressources en eau, les salars, l’élevage et les modes de vie traditionnels.
Ce reportage s’inscrit dans mes travaux consacrés aux transformations environnementales.
Lithium en Argentine : une ressource stratégique sous tension
L’Argentine fait partie des principaux pays producteurs de lithium au monde.
Dans la Puna, le lithium est extrait de saumures présentes sous les salars, vastes étendues salines situées à haute altitude.
La transition énergétique mondiale accroît la demande pour ce métal utilisé dans les batteries. Cette exploitation crée des opportunités économiques mais pose également des questions sur l’utilisation de l’eau, la préservation des écosystèmes et la consultation des populations locales.
Eau et extraction du lithium dans la Puna
L’extraction du lithium à partir des saumures nécessite d’importants volumes d’eau et de saumure.
Les études récentes montrent cependant qu’il n’existe pas un chiffre unique applicable à toutes les mines : la consommation dépend du salar, de la technologie d’extraction et du processus industriel.
Une étude scientifique publiée en 2025 sur les projets Olaroz et Fénix estime ainsi des empreintes hydriques très différentes selon les sites. Elle souligne surtout que l’impact doit être évalué à l’échelle de chaque bassin hydrologique, dans des régions où l’eau est rare et où les connaissances sur les relations entre nappes d’eau douce et saumures restent incomplètes.
Cette question est centrale dans la Puna, où agriculture, élevage, villages et activités minières dépendent des mêmes systèmes hydrologiques fragiles.
Vega Trapiche : un conflit autour de l’eau
À Antofagasta de la Sierra, Guitian Roman, cacique de la communauté locale, m’a raconté l’histoire de la famille Condori installée dans la Vega Trapiche.
Selon lui, les pompages réalisés pendant plusieurs années par la compagnie Livent ont profondément modifié cette zone humide.
Il témoigne :
« La famille Condori vivait dans la Vega Trapiche, aujourd’hui asséchée après 25 ans de pompage par la compagnie Livent. Ils ont perdu 900 têtes de bétail. »
Le site du Collectif DR présente également une photographie documentant un pompage annoncé à 380 000 litres par heure entre 1997 et 2020 dans cette zone.
Ce témoignage illustre l’un des enjeux majeurs du reportage : la concurrence autour de l’eau entre industrie minière, élevage, agriculture et vie quotidienne.
Mirta Alancay : « l’argent d’aujourd’hui, la faim de demain »
À Aguas Blancas, j’ai rencontré Mirta Alancay, 37 ans, travailleuse du sel, éleveuse de lamas et serveuse.
Elle résume son inquiétude par une phrase :
« Le lithium, c’est l’argent d’aujourd’hui, mais la faim de demain. »
Pour elle, la question de l’eau dépasse largement l’activité minière. Elle touche directement l’élevage, l’agriculture, la production de sel et la possibilité de rester vivre sur ces territoires.
Son témoignage donne au reportage une dimension humaine : derrière la transition énergétique mondiale se trouvent des populations dont les ressources dépendent directement de l’équilibre hydrologique des hauts plateaux andins.
Communautés autochtones et consultation des territoires
Dans plusieurs communautés rencontrées, l’exploitation minière provoque des débats sur la propriété des terres, l’accès à l’eau et la consultation des populations.
Iber Sarapura, membre de la communauté d’Alfarcito, affirme :
« Nous refusons catégoriquement tout projet minier destructeur. L’eau est essentielle à notre agriculture, à notre élevage et à nos projets touristiques. »
À Pozo Colorado, un membre de la communauté explique également que les habitants considèrent ces terres comme ancestrales et contestent certaines décisions prises sans consultation suffisante. Le reportage du Collectif DR documente directement ces revendications.
À l’inverse, Luis Gomez Almaraz, alors ministre des Affaires indigènes de Salta, affirme que l’État veille à ce que les accords conclus avec les compagnies minières respectent les traditions et la cosmogonie des communautés.
Ces positions contradictoires sont essentielles au reportage : il ne s’agit pas d’opposer mécaniquement mine et population, mais de montrer un conflit d’intérêts, de perceptions et de priorités.
Des bénéfices économiques réels
L’exploitation du lithium ne suscite pas uniquement de l’opposition.
À Susques, Tadeo Cruz, 40 ans, dirige une entreprise de transport travaillant avec l’industrie minière. Il considère que l’activité a dynamisé la région et ne partage pas l’idée selon laquelle la mine serait seule responsable des difficultés d’approvisionnement en eau.
Elvio Alejo, chef de la communauté Sector 6, reconnaît également les bénéfices économiques et démographiques de cette activité, tout en observant une transformation profonde du mode de vie local :
« Les gens délaissent l’agriculture, une activité ancestrale, pour aller travailler à la mine, ce qui est beaucoup plus rémunérateur. »
Le lithium crée ainsi emplois, infrastructures et revenus, mais accélère également l’abandon de certaines activités traditionnelles.
Santé, infrastructures et industrie minière
À Tolar Grande, le docteur Tomas Conde s’interroge sur les transformations provoquées par l’activité minière.
Le reportage documente également les infrastructures financées ou soutenues par les entreprises minières dans certaines localités : routes, équipements et services.
Cette présence crée une relation complexe entre les compagnies et les populations : l’industrie peut devenir à la fois employeur, financeur d’infrastructures et source de tensions environnementales.
Salars, biodiversité et territoires sacrés
Les salars ne sont pas seulement des réserves de lithium.
Ils constituent des écosystèmes spécifiques et des territoires liés à l’histoire et aux traditions des communautés andines.
À Santa Rosa, Natalia réalise une offrande à la Pachamama et exprime son inquiétude face aux conséquences de l’exploitation minière sur les terres et les ressources en eau.
À Salinas Grandes, des panneaux affichent clairement la position d’une partie de la population :
« Non au lithium. Oui à l’eau et à la vie dans nos territoires. »
Ces scènes montrent que le débat sur le lithium est également culturel, territorial et identitaire.
Transition énergétique : déplacer le coût environnemental ?
Le lithium occupe une place centrale dans la transition vers les véhicules électriques et le stockage de l’électricité.
Mais la réduction des émissions de CO₂ dans les pays consommateurs peut entraîner de nouvelles pressions environnementales dans les régions où sont extraites les matières premières.
C’est l’un des paradoxes que ce reportage cherche à rendre visible : une technologie présentée comme indispensable à la transition écologique peut déplacer une partie de son coût environnemental vers des régions arides et peu peuplées.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non utiliser le lithium, mais comment l’extraire, avec quelles garanties environnementales et avec quelle participation des populations concernées.
Photographier la face cachée du lithium
Mon reportage ne cherche pas à démontrer que chaque sécheresse observée dans la Puna est provoquée par l’exploitation minière.
Il distingue les faits observés sur le terrain, les témoignages recueillis auprès des habitants et les données scientifiques disponibles.
Cette approche permet de replacer les photographies dans un contexte plus large : ressources en eau, développement minier, transition énergétique, transformations économiques et droits des communautés autochtones.
Le reportage complet est également présenté sur le site du Collectif DR sous le titre La face cachée du lithium en Argentine.
Publié dans le Livre DR #3
Ce reportage a été sélectionné et publié dans le Livre DR #3 du Collectif DR.
Cet ouvrage collectif de 176 pages, consacré à l’écologie, rassemble quinze reportages réalisés notamment en Argentine, en Guyane, au Canada, en Inde et en Islande.
La publication de La face cachée du lithium dans cet ouvrage inscrit mon travail dans une réflexion documentaire plus large sur les relations entre sociétés humaines, ressources naturelles et environnement.
À voir : « La face cachée du lithium »
J’ai également présenté ce reportage dans la vidéo « Guy Leroy – La face cachée du lithium – Livre DR#3 ».
J’y reviens sur les conditions de réalisation du sujet, les rencontres avec les communautés de la Puna et les tensions observées entre extraction minière, besoins en eau, développement économique et préservation des territoires.
Cette interview complète le reportage photographique en donnant accès aux conditions de terrain et à ma démarche documentaire.
Un reportage sur lithium, eau et transition énergétique
Réalisé dans la Puna argentine, ce travail associe lithium, eau, salars, communautés autochtones, transition énergétique et industrie minière.
Il rejoint mes autres reportages consacrés à l’eau et aux transformations environnementales, notamment le Botswana et le delta de l’Okavango, la gestion de l’eau à Oman et la restauration écologique d’une rivière en France.
Ce sujet fait également partie de mon portfolio documentaire et de mes reportages consacrés à l’environnement.
Pour une publication, une recherche iconographique ou une collaboration éditoriale consacrée au lithium, à la transition énergétique, aux ressources en eau, aux industries extractives ou aux communautés autochtones, vous pouvez me contacter directement.
Photographies

























